Je suis née les deux pieds tout juste posés sur le sol
français avec de mystérieuses racines qui couraient sous
la Manche. Naître à cheval sur une frontière est un
défi et un privilège. Expériences précoces
: passer la frontière, être face à la
barrière linguistique, la barrière culturelle, la
barrière de la peur de l'Autre, découvrir la richesse et
les conflits nés de cette diversité, découvrir
qu'on existe au-delà de la frontière. J'ai vite su que
cette frontière existait dehors mais que je la portais aussi
dedans. Petit à petit, j'ai
exploré le territoire, nommé les pays, tracé les
cartes, appris à danser pour traverser, pour glaner de
part et d'autre les trésors ; j'ai appris à approcher les
ombres de chaque camp pour les amener dans la lumière.
Après ces années de voyage intérieur par le
souffle, le mouvement, les émotions, l'écriture, la
peinture, le travail de conscience, je suis arrivée à un
tournant. J'ai eu l'impression d'avoir accompli quelque chose, franchi
une étape. Je me suis sentie prête à m'ouvrir,
à tourner mon regard vers l'extérieur, et à
prendre le risque de véritablement suivre mes pieds et mon
coeur. Ma formation de Danse des 5 Rythmes en poche, j'ai quitté
mon poste d'enseignante au lycée, vendu mes meubles, et je suis
entrée dans la grande danse de la vie. Par la magie des
connexions internet et des liens d'amitié, mes pieds m'ont
amené jusqu'au district de Mesang, au Cambodge, une zone si
démunie qu'aucun touriste ne la traverse. Au cinquième jour de cette aventure, je suis seule avec ma musique occidentale, le bruit du générateur, mes mains, ma
danse et les quelques mots de khmer que j'apprends, pour guider 30 ados
dans la Danse des 5 Rythmes. Et le miracle se produit. Je suis
portée par la grâce qui transcende mes difficultés,
mon coeur s'ouvre, je vois leur beauté, leur unicité, leur
universalité, je déborde de gratitude, j'ai l'impression
que toute ma vie m'a construite pour que je puisse être ici
à ce moment précis avec ces enfants.
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